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Carnet : Du 10 juillet au 22 août : un été à Magadan Du 1er au 10 juillet 2005 Du 15 juin au 1er juillet Du 27 mai au 15 juin Du 22 au 27 mai : Tynda/Iakoutsk Du 17 au 22 mai : Moscou - Tynda en train par le Bam Du 13 au 17 mai : Moscou
       
Carnet publié le 22 08 05

Vera Mikhaïlovna, maire de son village, mère de famille et… pilote de rallye
Vera Mikhaïlovna, cheveux ultracourts, tailleur pantalon beige, nous embarque mardi soir à quelque 70 km de Iakoutsk pour une semaine de découverte de la campagne iakoute. Elle nous emmène dans le village de Sotintsy, bourgade dont elle est responsable depuis un peu moins d’un an. Cette femme de 38 ans, autoritaire et dynamique, est une amie de Natacha. Elles se sont rencontrées en 1997 alors qu’elles participaient à un rallye automobile entre Iakoutsk et Tomtor (450 km de route). Depuis, avec d’autres femmes pilotes, elles ont fondé le club “ Femmes au volant ”. Après un rallye en Chine, elles se fixent un nouveau challenge, jamais encore relevé par des femmes en Russie : le tour du monde en 4X4 et en 80 jours. En 2003, elles s'élancent à six sur les routes, en plein hiver, montent dans le Grand Nord jusqu’au détroit de Béring puis parcourent l’Alaska, le Canada, les USA et enfin l’Europe. Défi relevé ! Elles rentrent 80 jours plus tard, fières de leur exploit et heureuses d’avoir montré ce dont les femmes iakoutes sont capables.

Originaire de Khonorog, un village près de Sotintsy, Vera est élevée par sa mère avec ses six frères et soeurs. Leur père est mort très jeune. Tous ont fait des études et quitté le village depuis des années pour travailler en ville. Au décès de sa maman, il y a deux ans, Vera décide de laisser Iakoutsk pour revenir à Khonorog afin que sa maison ne soit pas abandonnée et que son nom ne tombe pas dans l’oubli. Elle sera élue responsable du territoire (nasleg) de Sotintsy contre neuf autres candidates, devenant ainsi, sur vingt nasleg, la deuxième femme mandatée de la province.
         
   
Vera
Le tour du monde
Vera et Natacha

   
Vera et son fils
Sa maison
Avec sa sœur et ses neveux

Vera est divorcée depuis 10 ans et élève seule ses deux fils de 10 et 17 ans. Pas facile de changer aussi radicalement d'existence ! Sotintsy est un gros village de 2 600 habitants mais la vie y est plus dure qu’en ville. Pas d’eau courante, peu de divertissements, beaucoup de soucis et peu de moyens. La tâche est lourde mais, nous le constaterons pendant toute la semaine, Vera est un chef apprécié et respecté.

 
Barbara et Inokentii, notre famille de Sotintsy
La route n’est pas trop mauvaise jusqu’à la Lena, appelée ici “ petite mère ”. Il faut ensuite une heure de navigation pour atteindre l’autre rive. Le soleil joue avec les mouvements de l’eau. Les berges paraissent lointaines. On se croirait en pleine mer. La Lena est comme une frontière. De l’autre côté commence un autre monde. Plus de grands bâtiments de pierre, juste des maisons en bois (à une ou deux exceptions près) séparées par des jardins potagers. Les routes en terre font des nuages de poussière par temps sec ou se transforment en flaques de boue infranchissables losqu'il pleut. Quand ce ne sont pas tout simplement d'énormes innondations qui bloquent tout pendant des jours. Seuls les camions et les voitures tout-terrain comme la Ouazik (4X4 russe) de Vera arrivent à passer.


Sur la route peu de voitures, juste quelques side-cars et des vaches qui paissent le long des barrières de bois. Les bovins vivent dans les “ khotoms ”, sorte d’étables en bois recouvertes de terre. Quelques ouvertures laissent passer un peu de lumière dans ces baraques où les bêtes vont passer tout l’hiver par – 50° C, protégées par leur seule chaleur. Le squelette d’une vache morte gelée dans un champ nous rappelle le prix de la vie ici. Le court été sert non seulement à préparer l’hivernage des hommes mais aussi le foin pour nourrir les animaux l’hiver. Un été tardif ou un hiver précoce peuvent avoir des conséquences dramatiques dans ces campagnes qui vivent de l’élevage et de l’agriculture.

Vera nous dépose chez Barbara et Inokentii, qui nous hébergent pendant la semaine. Ce sont des gens d’une extrême gentillesse et ils nous accueillent comme si nous étions leurs enfants. Valérie surtout, qu’ils trouvent trop maigre, mais ils ne me mettent pas au régime pour autant. (voir " histoire d'amour " pour en savoir plus sur eux)

Le couple vit dans une maison en bois qu’Inokentii a fini de construire en 1986. Ils sont maintenant tous deux officiellement à la retraite. Mais comme tous les retraités en Russie, leur maigre pension ne suffit pas à les faire vivre. Inokentii vend donc ses récoltes pour arrondir les fins de mois. Choux, tomates, concombres, baies et plantes aromatiques cultivées dans son jardin, ses trois serres chauffées au charbon au début du printemps et ses deux hectares de champs qu’il possède à quelques kilomètres de la maison. Au fond du jardin nous découvrons avec joie un bania (bain russe entre le hammam et le sauna). Notre premier bania sera donc pris à la campagne. Depuis le temps que nous voulions y aller, en voilà un pour nous toutes seules ! Nous nous demandons un peu d’où vient l’eau que nous utilisons. Inokentii nous montre alors le “ letnik ”, Fort Knox du nord ou congélateur naturel dans lequel ils gardent sous terre (grâce au permafrost) leurs réserves de glace. Pendant l’été, ils font fondre cette glace pour leur consommation personnelle. Inokentii a mis un an et demi à creuser ce coffre-fort.

Nous participons à la vie de famille en travaillant dans le potager. Au milieu des plants de choux et de tomates, nous avons avec Inokentii de longues et passionnantes discutions sur la vie en URSS, le Parti, etc. Il nous raconte avec beaucoup d’humour et aussi beaucoup de sagesse leur quotidien, loin d’être facile tous les jours du temps de l'ancien régime, ni à l’heure actuelle d'ailleurs. Que de leçons à retenir de ces gens. Chapeau bas !


À ciel ouvert : le musée de l’amitié
Établi sur l’emplacement du premier " ostrog " (fort) de Iakoutsk, le musée de l’amitié existe depuis 17 ans et s'étend sur 150 hectares boisés. Des constructions russes et iakoutes – églises, écoles, habitation... - transférées sur le site ou reconstruites à l'identique d'après des tableaux ou des plans, permettent de comprendre la vie de la population locale et des premiers arrivants russes. Un guide vous conduit de bâtiment en bâtiment en vous racontant la vie de la région et le quotidien de ses habitants.

Le premier ostrog de Iakoutsk, érigé en 1632 par Bakelov sur la rive est de la Lena, fut reconstruit quelques années plus tard sur la rive ouest par Piotr Golovine. Deux raisons majeures à celà : les crues incessantes et les attaques des " toïons " (chefs) qui rechignaient à payer le " iassak ", impôt prélevé par les cosaques sous forme de fourrures.

Le premier grand explorateur russe, Dezhnev, arrive à Iakoutsk dans la première moitié du 17e siècle. Il épouse une Iakoute et aura un enfant, dont personne ne sait ce qu'il est devenu. Dezhnev part ensuite explorer l’Extrême-Orient russe en promettant de revenir deux ans plus tard. Il rentrera avec 21 ans de retard, passés à explorer des terres inconnues et à construire des forts, points de départ d'explorations futures. Sa femme, qui l'a attendu, meurt malheureusement avant son retour. Dezhnev est le premier à avoir franchi le détroit que traversera plus tard Béring, sans savoir qu’il était passé entre deux continents.

Iakoutsk, comme beaucoup de villes sibériennes, représentait avant tout un lieu de déportation et de collecte d’impôts. Les déportés étaient souvent des intellectuels, ce qui explique la création d’écoles dès 1730. Au début du 20e siècle, Iakoutsk devient un haut lieu de résistance contre l’armée Rouge et la guerre civile y fait de nombreuses victimes.

Le musée donne à voir de nombreux vestiges de cette époque. Du haut des collines environnantes, on peut saisir la grandeur de la Lena. Chaque année, 18 000 visiteurs viennent découvrir ce conservatoire à ciel ouvert. Une fréquentation énorme pour un village possédant aussi peu d’infrastructures et si éloigné de tout.

         
   
Ancienne église  
Églantines
 
Le jeu du taureau

   
Tente iakoute  
Sous la tente
 
Un porte-bonheur

Le jardin botanique et la caverne d'Ali Baba
Nous rencontrons Daniel Danielovitch, guide depuis dix ans au musée de l’amitié. Botaniste de formation et instituteur pendant huit ans, cet amoureux de la nature et de l’histoire du peuple iakoute a choisi de partager ses connaissances en créant sur son terrain et dans sa maison un jardin botanique et un cabinet de curiosités.

Un parcours récréatif permet aux enfants et aux adultes de découvrir plus de 200 essences différentes. Là, certains arbres sont parés de boules de Noël. Plus loin, un serguet (explication dans " Reportage 2 Yssyakh ") se dresse majestueusement au milieu du jardin. Des racines et des branches aux formes incroyables décorent le petit chemin et des canards en bois flottent sur une mare bordée de galets, créée de toutes pièces. Un petit pont de bois permet de passer d’une berge à l’autre. Daniel Danielovitch nous explique qu’un groupe de botanistes allemands est venu il y a quelque temps recenser l’ensemble de ses plantes, et il en est très fier.

Mais ses talents ne s’arrêtent pas là. Daniel est aussi un artiste très habile de ses mains. Attentif et observateur, il ramasse dans la nature des racines ou des branches qu'il trouve belles ou qui lui évoquent une histoire. À partir de ces formes, il sculpte des personnages issus des allégories ou des contes de la tradition iakoute. Mais, se défend-il avec modestie : " Je me contente de souligner en quelques coups de ciseau à bois le dessin que la nature a elle-même créé. "
Sa maison regorge de trouvailles, d’objets anciens ayant appartenu à sa famille, de collections d’insignes, de pièces de monnaie, de papillons… Daniel expose également les oeuvres d’autres artistes du village et accueille des spectacles d'ombres chinoises. Une véritable caverne d’Ali Baba !

Depuis dix ans, Daniel organise également des classes vertes pour les enfants. Il leur apprend à observer et respecter la nature au cours de sorties en kayak ou de
 
 
Daniel et sa femme
 
Le petit autel
randonnées pédestres. Un peu chaman, il lui arrive de célébrer l'yssyakh. Il nous montre un bâton de cérémonie qu’il affectionne particulièrement. Trouvé au cours d’une de ses nombreuses promenades, la tige forme un anneau. Cassé, le bois a cicatrisé et repoussé vers le ciel, symbolisant les forces de la vie et de la nature, plus puissantes que tout. Daniel chante pour nous une bénédiction, nous souhaitant beaucoup de chance tout au long de notre route, puis nous offre deux jouets iakoutes en bois représentant des taureaux. Nous le quittons, impressionnées par son énergie et son enthousiasme. Mais aussi par autant de sagesse, de foi et de respect envers la nature.

On a voulu voir l'yssyakh et on a vu l'yssyakh…
Nous sommes ici pour assister aux cérémonies de l'yssyakh, fête nationale et célébration de leur ancien nouvel an que les Iakoutes ne manqueraient pour rien au monde.
(voir Reportage 2 Yssyak).
Entre deux journées dans le potager, Vera nous emmène sur les routes cahoteuses de la province. Du petit village de Soslikam au gros bourg administratif de Borogontsy en passant par Sotintsy, nous pouvons le dire : “ On a voulu voir l'yssyakh et on a vu l'yssyakh ”. Partout nous sommes reçues comme des hôtes de marque, présentées au gratin local, baladées d’un endroit à un autre et on se dispute même l'extrême privilège de nous avoir à table. Petits et grands veulent se faire photographier avec nous. Les gens viennent spontanément nous parler et nous couvrent de cadeaux. Géraldine ne se lasse pas de répondre aux éternelles mêmes questions sur nous ni d’entendre les mêmes histoires sur l'yssyakh et devient une championne du discours improvisé et des toasts portés en l’honneur de nos hôtes. En fin de journée, quand la fatigue se fait sentir et que les moustiques nous dévorent, nous avons très envie d’envoyer balader tout le monde. Je semble réagir plus violemment que d'autres aux piqûres et mon dos n'est qu'une énorme boursouflure. Il paraît que le pire reste à venir avec les aoutas dont les attaques font mal et provoquent des bubons. Mais chaque plaisir en son temps….

À Soslikam, nous participons au jeu de bâton. Au grand étonnement de tous à commencer par le nôtre, je remporte la deuxième place et Géraldine la troisième. Bon d’accord, nous n’étions que six à jouer, mais quand même ! Barbara et Inokentii, qui ne cessent de me répéter que je suis trop maigrichonne, sont bluffés. Nous partageons avec un réel plaisir nos gains avec nos parents adoptifs : deux beaux os de cheval enrobés de viande. Nous entendons d’ici vos rires ou vos cris de dégoût “ Quoi, du cheval ! ”. Mais cela représente ici un véritable raffinement, une récompense de valeur que nous dégustons ensemble. Après tout, nous avons bu du koumiss, mangé de l’estomac, du coeur, de la langue et du sang de cheval (boudin local). La vie est bien faite, Géraldine aime le boudin et je préfère l’estomac. On nous gave comme des oies. Mais reconnaissons qu'on en avait un peu marre à la fin. Un seul commentaire : la viande de cheval était dure comme du bois et nos gencives en ont un peu souffert, ce qui m'a rappelé le chameau mongol.

Nous finissons nos journées en assistant à l’élection de miss locales, en dansant dehors au son de l’accordéon ou en participant à l'osouokhaï puis à nous déhancher dans la salle des fêtes qui fait office de boîte de nuit. Sur une musique moderne, chacun danse seul mais en tournant comme dans une ronde. De temps en temps, quelqu’un vient produire des pitreries au centre du cercle pour faire rire tout le monde. Les vieilles babouchkas ne sont pas en reste et interprètent une macarena endiablée avec autant d’énergie que les ados de 16 ans. Il est en général 3 h 00 du matin et il fait grand jour quand nous rejoignons enfin notre lit.

Nous découvrons même le plaisir de conduire le 4X4 de Vera lorsqu’elle est exténuée. Dans sa voiture tout-terrain nous sommes secouées comme des pruniers. Nos colonnes vertébrales ont du mal à amortir les ondes des nids de poule. Vera, elle, se réjouit. Elle trouve la route excellente et il ne pleut pas. Aucun risque de rester bloquées, de s’embourber ou de voir la chaussée coupée. Conduire un Ouazik sur les routes de Iakoutie relève du challenge et nous donne un bon avant-goût de ce qui nous attend sur la route de Magadan. C’est pas gagné !
         
 
 
La cérémonie du feu  
Le chevalier vainc le mal
 
L'esprit du mal

   
Le banquet  
Le boudin de sang de poulain
 
Avec une inconnue

   
Valérie au jeu du bâton  
Au tour de Géraldine
 
On a gagné

 
 
Le vétéran porte un toast  
Vera
 
L'élection de la Miss locale

   
Géraldine et un ami  
Sous la tente
 
La dernière bière