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Carnet : Du 10 juillet au 22 août : un été à Magadan Du 1er au 10 juillet 2005 Du 15 juin au 1er juillet Du 27 mai au 15 juin Du 22 au 27 mai : Tynda/Iakoutsk Du 17 au 22 mai : Moscou - Tynda en train par le Bam Du 13 au 17 mai : Moscou
       
Carnet publié le 24 06 05

À la découverte de Iakoutsk
Voilà 15 jours que nous sommes parties et nous atteignons enfin notre objectif. Iakoutsk, la capitale de république de Sakha. Natacha nous y accueille. Cette mère de deux enfants, la quarantaine, dirige avec son mari une entreprise de pièces détachées. Elle a fait le tour du monde en 4 X 4 avec d’autres femmes iakoutes. Nous l’avons rencontrée par l’intermédiaire de Francine Aubry et de l’association Objectif monde.
Natacha nous emmène faire un tour en ville. Le plan de la cité est très carré et on s’y repère facilement. Deux ou trois grandes artères parallèles sont régulièrement coupées par des rues secondaires tout aussi droites et parallèles. La rue principale, appelée “perspective Lénine”, est bordée de bâtiments d’architecture typiquement soviétique et d’immeubles ultramodernes en verre : hôtels, sociétés, théâtre, administrations, cinéma, magasins, etc.
Tout le monde se promène le long de la perspective ou discute sur les nombreux bancs des deux immenses places qui l’encadrent. La ville semble revivre après plusieurs mois d’hiver et de nuits trop longues. Les filles ont sorti leurs garde-robe d’été. Les tenues sexy sont de rigueur : minijupes, débardeurs, chemisiers transparents, nu-pieds ou talons aiguille. Valérie soupire et contemple avec tristesse nos chaussures tout-terrain. On nous regarde comme des extra-terrestres… on se demande bien pourquoi.
Devant le prix des hôtels, totalement hors budget, nous optons rapidement pour la location d’un appartement. Nous emménageons dans un une-pièce d’un immeuble appelé “khrouchtchievski”, sorte de HLM de cinq étages des années Khrouchtchev. Ces immeubles vétustes, identiques d’un bout à l’autre de la Russie et des pays de l’ex-URSS, présentent ici une particularité : ils sont construits sur pilotis. Ces pilotis s’enfoncent jusqu’à 10 ou 15 mètres dans le sol et ressortent de 0,50 à 1,50 m. Ils sont pris dans les profondeurs du permafrost* pour stabiliser les constructions lors de la fonte des glaces en été et pour permettre la circulation de l’air en hiver. Sans eux, le chauffage central ferait fondre la couche supérieure du sol, risquant de provoquer les mêmes mouvements de terrain que la fonte.
À côté de ces blocs rigides, des baraques en bois, autrefois belles, ondulent et s’enfoncent dans la terre au gré du gel et du dégel. Toujours à cause du permafrost, les tuyaux d’alimentation en eau, gaz et électricité courent en hauteur le long des rues. Ils sont isolés avec ce que l’on suppose être de la laine de verre, consolidée par des plaques métalliques. À intervalles réguliers, d’énormes robinets suintants finissent de donner aux rues en terre et aux arrière-cours l’aspect d’un chantier abandonné. La ville est amenée à se développer au rythme de l’essor économique de la région. On voit partout de nouveaux immeubles en construction, souvent à la place des anciennes baraques en bois qui ont de la gueule malgré leur décrépitude.
Valérie découvre ce qu’est un appartement russe : le papier peint vieillot, le robinet qui fuit, le réfrigérateur qui fait des surgelés, et les services en porcelaine “made in USSR”. Un peu vétuste certes, mais nous sommes chez nous et c’est le plus important.

*partie profonde, perpétuellement gelée

         
   
         
   
         
   
         
   
         
   
         
   
         
   
         
   
         
 
         
 
 
         
Un dimanche à la campagne
Natacha nous invite à passer notre premier dimanche à la campagne dans la datcha de sa famille. Elle prépare des chachliks (brochettes) pour fêter le diplôme d’un de ses amis, désormais ingénieur des mines. Dans un balagan (maison iakoute), nous savourons de la viande de renne, du stroganine (poisson local) congelé puis découpé en tranches fines assaisonnées de poivre et de sel, qui se déguste cru. Nous buvons du mors, sorte de sirop de baies maison très désaltérant. Natacha nous montre ensuite l’ensemble de la propriété : le balagan, qui fait office de salle à manger, la maison principale en bois où se trouvent les chambres, le bania et une grande tonnelle recouverte d’une moustiquaire. Le bania est un bain russe, à mi-chemin entre le hammam et le sauna. On transpire beaucoup et on se rince ensuite à l’eau glacée (c’est très agréable et ça décrasse bien).Tous les Russes vont au bania et à la campagne, il n’est pas rare qu’ils aient un bania privé. La famille de Natacha a tout construit elle-même et s’installe ici chaque été pour fuir la chaleur étouffante de la ville.

Natacha nous fait découvrir d’autres spécialités en nous invitant dans un restaurant traditionnel iakoute. Nous buvons du koumiss (lait de jument fermenté, légèrement alcoolisé). Et mangeons de l’instestin de poulain (Arrêtez, on vous entend d’ici! vous voulez qu’on vous en rapporte?), considéré comme un mets très raffiné. Valérie se rattrape au dessert en dévorant des gauffres recouvertes de confiture de baies, plus délicieuses les unes que les autres.
         
 
 
         
 
 
         
 
Les joies de l’administration
Histoire de mieux découvrir les traditions russo-iakoutes, nous allons déclarer notre présence à l’Ovir (service de la milice s’occupant de l’émission des passeports pour les locaux et de l’enregistrement des étrangers). Heureusement que Natacha nous accompagne. La journée se passe à courir de bureau en bureau afin de récolter les documents dont nous avons besoin auprès des différentes administrations. Natacha doit fournir tous les papiers concernant son domicile et en signer un autre attestant que c’est elle qui nous reçoit et nous guide. Nous arrivons enfin au ministère de l’Agriculture, car d’après nos visas, c’est lui qui nous invite officiellement en Iakoutie. À la fonctionnaire qui nous interroge sur les raisons de notre présence dans la région, nous jurons éprouver une véritable passion pour la question agricole iakoute. Cette personne a le pouvoir de signer la confirmation que nous avons bien été invitées par les services du ministère.

Pas dupe un instant, elle appose quand même sa signature au bas du précieux sésame. Grâce à Natacha, nous n’aurons perdu qu’une seule journée en tracasseries administratives. Nous la remercions pour sa patience et son aide. Sans elle, nous y serions encore.
Désolées de ne pas avoir de photos de ce jour mémorable. Disons que l’ambiance ne s’y prêtait pas trop.


Un peu de culot et nous voilà au cirque
Un beau matin, nous allons au cirque et demandons à rencontrer le directeur. Persuadées de nous faire jeter, nous sommes surprises qu’on nous laisse entrer et rencontrer la secrétaire. Une première étape est franchie. Finalement le directeur, Sergueï Rastorgouïev, nous reçoit avec deux ou trois autres personnes. Nous lui expliquons la raison de notre visite. Souhaitant faire un reportage sur le cirque de Iakoutsk, nous aimerions être autorisées à nous promener sous le chapiteau et aux alentours, à assister à des répétitions ou des séances de maquillage ainsi qu’à rencontrer les artistes. Il accepte sans aucun problème et nous donne même deux invitations pour le spectacle du lendemain.
Nous visitons les lieux avec Barbara, anglophone… pour le plus grand plaisir de Valérie qui peut enfin participer à la conversation. J’ai si bien pris le pli que je continue à traduire. Alors Valérie, notre grand reporter rebaptisé par elle-même “Melle Kesskidi”, entre en jeu et mitraille à tout va.

Le présentateur des spectacles, Sergueï Vorontsov s’étonne de notre intérêt pour le cirque. De fil en aiguille, nous sympathisons. Il nous invite à manger des blinis (équivalent de nos crêpes et différents de ce que l’on trouve dans nos commerces), du plov (plat ouzbek fait de riz et de viande) et autres spécialités préparées par ses soins. Une longue série de dîners va suivre, pendant lesquels nous discutons de tout : cirque, cuisine, histoire, géographie, référendum, vie quotidienne, us et coutume, etc. Je traduis tant bien que mal tout ce qui se dit, mais Melle Kesskidi a un peu l’impression d’être sourde et muette. Surtout qu’elle pose des questions que - malgré mes talents d’interprète - j’ai parfois du mal à traduire. Cela donne lieu à de multiples incompréhensions et quiproquos. Par exemple lorsque Sergueï vient dîner à la maison. Il salit ses chaussettes en nous aidant à réparer une fuite d’eau. Il souhaite les rincer mais je comprends mal sa demande et l’envoie aux toilettes. Il s’étonne alors et demande timidement s’il peut laver ses chaussettes ailleurs que dans la cuvette des waters.
Mais cela donne lieu aussi à de grands débats, pendant lesquels Valérie pique parfois du nez. Elle finit parfois par aller faire sa lessive. Ce n’est pas que ça ne l’intéresse pas, au contraire. Mais il est difficile de suivre une conversation avec le décalage de la traduction. Surtout quand, prise dans l’élan du débat, je lui coupe la parole, les rares fois où elle essaie de s’exprimer. Deux conversations, parmi tant d’autres, sont à retenir.

         
   
         
Les syndicats
En Russie, il n’y a qu’un seul syndicat, dont le rôle est un peu le même qu’en France. Mais, précise Sergueï, ce syndicat représente l’union des travailleurs en général, sans l’idée d’une appartenance politique ou d’une autre. Il a du mal à comprendre que nous ayons des syndicats de couleurs politiques différentes. Il en conclut qu’ils sont forcément achetés puisqu’ils prônent les idées d’un parti. Du temps de l’URSS, le syndicat servait surtout de comité d’entreprise. Il envoyait les salariés en vacances ou en cure. Nous abordons le délicat sujet de l’éventuelle mainmise de l’État sur un syndicat unique et de la possible corruption. D’après Sergueï, toute forme de subordination serait quasiment inexistante car sévèrement punie (ndlr “Regards de femmes”, mauvais esprit ou non, a du mal à le croire et le fait savoir) Mais notre ami persiste. Selon lui, en Russie, les groupements de salariés souffrent plutôt du favoritisme, du népotisme et de l’incapacité de leurs représentants à agir au sein des entreprises.

Les Iakoutes
Le deuxième sujet houleux découle d’une réflexion de Sergueï sur “l’absence totale d’éducation des Iakoutes” qui, pour résumer, ne seraient qu’une bande de sauvages mentalement limités (les neurones gèleraient-ils?). Les Russes ont une tendance marquée à expliquer - jamais méchamment et avec plus ou moins de tendresse selon l’origine du peuple dont ils parlent - que tout ce qui n’est pas russe ou russifié, occidental ou occidentalisé, n’est pas totalement civilisé (un bémol pour les Japonais et les Chinois qu’ils reconnaissent comme de grandes nations). Sergueï n’en veut pour preuve que l’exemple des Iakoutes qui, il y a encore trente ans, vivaient sous leur tente; les Iakoutes qui, sous leurs airs de personnes civilisées et comme il faut, mangent mal et redeviennent des sauvages dès qu’ils sont entre eux. Il en va de même pour les Mongols qui vivent encore sous leur yourte alors qu’on leur propose de beaux batiments en béton avec tout le confort moderne…
Après l’implosion de l’empire soviétique, la région a connu un fort ostracisme à l’encontre des Russes. Les cadres notamment, ont été gentiment invités à aller voir ailleurs. Les Iakoutes ont placé les leurs aux postes de direction. Or, bien évidemment, “un Iakoute n’est pas capable de diriger quoi que soit”. Alors, sans vouloir tomber dans la défense du bon petit sauvage muselé et oppressé sous la botte du colon blanc, Géraldine risque une comparaison grossière et sans doute pas totalement pertinente. À sa décharge, quand on ne maîtrise pas une langue a 100 %, on s’explique comme on peut. Bref, Géraldine ose comparer la Russie aux anciennes colonies européennes, la vilaine! Mais Sergueï est quelqu’un d’ouvert. Il ne s’offusque pas et accepte le débat. En fait, il est heureux de parler d’autre chose que de travail avec -nous le citons- “des personnes cultivées” (petite inflammation de nos chevilles…). Il concèdera finalement que tous les Iakoutes ne sont pas des idiots indécrottables et reconnaît que Sergueï Vorontsov, le directeur de son cirque, est iakoute et gère très bien son affaire. Nous en concluons qu’il existe bel et bien une “intelligentsia” iakoute. Un comble pour des Russes!
Ces conversations se prolongent souvent très tard. L’effet nuit blanche nous empêche de bien nous rendre compte du temps qui passe. Lorsque nous regardons notre montre, il est quatre heures du matin et il fait grand jour. Nous n’avons pas observé le petit moment entre minuit et une heure où le soleil s’est couché et la nuit presque tombée.

Natacha, Veronica… et les pommes cuites
Natacha nous fait connaître Veronica, professeur de francais à l’université de Iakoutsk. Valérie peut enfin parler librement… Nous invitons les deux femmes à dîner à la maison. Nous préparons de la ratatouille et du poulet au citron. Et pour le dessert, de la glace accompagnée de pommes chaudes caramélisées et de raisins secs. C’est la première fois de leur vie qu’elles mangent des pommes cuites.
Nous abordons des sujets très concrets tels que les retraites, la recherche de travail, l’éducation des enfants, etc.
Particularité russe dans le domaine professionel : chacun possède un carnet de travail dans lequel les entreprises notent la fonction, la durée du contrat, les raisons précises de la rupture de l’engagement (démission, licenciement, etc.). Lorsqu’ils cherchent un emploi, les Russes envoient un CV et quand ils sont convoqués à l’entretien d’embauche, ils apportent ce carnet qui les suit toute leur vie.
De Natacha la Iakoute à Veronica la Russe, les avis divergent sur bien des sujets. Si Natacha ne conçoit pas que ses parents puissent vivre ailleurs que chez elle et son mari, Veronica est ravie que les siens habitent à Khabarovsk (au nord de Vladivostok, sur le fleuve Amour). Ils se voient quelques jours dans l’année et cela lui paraît bien suffisant. Elle est choquée d’apprendre que la mère de Natacha appelle encore sa fille pour savoir où elle se trouve.
En Russie, nous avons rencontré de nombreuses femmes qui s’étonnent qu’à notre âge nous n’ayons pas encore d’enfants. Beaucoup nous conseillent d’en faire un, ne serait-ce que pour nous-mêmes. Natacha semble d’accord avec cette idée. Veronica s’en offusque. Elle trouve qu’il est très important pour l’équilibre des enfants d’avoir un père et une mère. En Russie, les mères célibataires sont nombreuses et assez jeunes. En Iakoutie plus qu’ailleurs, on trouve normal que les grands-parents ou les frères et soeurs s’occupent complètement des enfants de ces jeunes mères. Cela les soulage et elles peuvent ainsi terminer leurs études ou travailler.
         
 
Essayage chez Agustina Filippova
Natacha nous emmène chez la célèbre styliste iakoute Augustina Filippova. Nous jouons les mannequins, mais il doit nous manquer un petit quelque chose. Pas assez typées, peut-être?
 
         
35 000 dollars au creux de la main!
Ivan Federov est le mari de la soeur d’une amie iakoute rencontrée a Paris. Vous suivez ? Sa femme Lena se trouve à Moscou pour son travail. Ivan a proposé de nous rencontrer et de nous aider si besoin était. Il vient nous chercher en voiture et nous emmène au siège de l’entreprise qu’il a créée il y a quelques années avec Lena : une société de taille et de polissage de diamant.
Nous visitons l’atelier et Ivan fait sortir quelques diamants de deux carats. Nous avons soudain 35 000 dollars au creux de notre main. Ça fait quelque chose! Qui pourrait bien nous les offrir…?
Ivan achète les diamants bruts à Alrosa, la grosse entreprise minière de Iakoutie. Il faut au moins trois jours pour choisir, peser, évaluer les pierres, et définir la future forme de chaque diamant. Puis une journée pour tailler la pierre précieuse.
Il est difficile de trouver un bon tailleur de diamant. Toutes les maisons de polissage se disputent les meilleurs. Les tailleurs sont souvent issus des anciennes entreprises de cristal de la Volga. Former un bon ouvrier prend du temps. La théorie n’est pas compliquée mais il faudra plusieurs mois de pratique à l’apprenti avant de se voir confier des pierres de grande valeur. Une fois taillée, la pierre a perdu 50 % de son poids initial. Les déchets sont irrécupérables car ils s’évaporent dans l’air sous forme de poussière de carbone qui recouvre d’ailleurs les murs de l’atelier. Après polissage, les pierres sont généralement revendues aux diamantaires juifs qui tiennent ce commerce depuis des générations et en connaissent parfaitement tous les rouages. Le commerce des diamants est une science à part entière, que seules de nombreuses années d’expérience permettent de maîtriser. Ivan et sa femme essaient de développer leur propre réseau et de se faire une place dans ce commerce difficile. La revente s’appuie sur une grille de tarifs établis au niveau international en fonction de la pureté, du nombre de carats, de la couleur et de la forme de la pierre précieuse. Les acheteurs étudient minutieusement chaque caillou et le moindre petit défaut donne lieu à de longs marchandages. Tout est bon pour faire baisser les prix!