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Léna KOUMPANIETZ et Jean WEBER


Le sourire accroché aux lèvres, les yeux pleins de malice sous une frange blonde, Léna WEBER nous accueille dans son petit appartement du 15ème arrondissement de Paris. La bibliothèque débordante de livres donne à la pièce une atmosphère chaleureuse. Léna s’installe confortablement dans un large fauteuil. Nous nous asseyons sur un canapé couvert de boutis et de coussins moelleux. Elle se tourne vers un portrait de Jean accroché au mur. Les paroles fusent alors, ses mains s’agitent, son regard s’illumine, elle nous emmène vers un autre temps. Le temps où Jean, l’homme de sa vie, emplissait les lieux de ses rires.


Jean Weber


Léna Koumpanietz

« Rien ne nous destinait à nous rencontrer. Fille d’émigrés russes, je suis née à Paris.
Mon père a fui l’Ukraine en 1917. Ma mère est arrivée en France un peu avant 39. Tous deux vivaient à Clamart où était installée une importante communauté russe. C’est là qu’ils se sont rencontrés. Elle ne l’aimait pas, mais mon arrivée les a contraints à se marier. Mon père exerçait alors le seul métier qu’un Russe était autorisé à faire : chauffeur de taxi. À la maison, nous étions 3 enfants. Nous devions aller à l’école russe, en colonie de vacances russe, parler russe, manger russe, penser russe, lire russe. Même Zola ! L’ambiance familiale était pesante, violente parfois. Mes parents se disputaient beaucoup. Mon père subissait sans rien dire les cris de ma mère. Dès l’âge de cinq ans, lors de ces scènes de ménage, je me jurais d’aimer mon mari et mes enfants et de ne jamais reproduire ce que je voyais.
À 17 ans, ma mère a décidé de me marier avec un homme… de l’Église russe. J’ai eu si peur ce jour-là ! Je lui ai répondu que ce n’était pas elle qui allait coucher avec. J’ai reçu la plus belle claque de ma vie. Je ne rêvais que d’une seule chose, pouvoir quitter cette atmosphère malfaisante et destructrice. Un ange a dû m’entendre.»

Lorsqu’on lui demandait comment nous nous sommes rencontrés, Jean répondait toujours « c’est le résultat d’une erreur ».

« En juin 1959, j’avais 18 ans et je travaillais pour l’Exarchat (équivalent d’un évêché) du Patriarcat de Moscou en Europe occidentale, rue Petel dans le XVè arrondissement de Paris.
Un jour, je réponds au téléphone : « Allo, c’est Léna » et j’entends une voix d’homme me répondre « Allo, c’est Jean ». Je vivais sous la coupe de ma mère et dans le très sérieux environnement de l’Église russe. Ce n’était donc pas dans mes habitudes de donner mon numéro. Et surtout pas à un homme ! Je ne voyais pas qui pouvait être ce Jean. « Quel numéro ai-je fais ? » me demande-t-il. Je lui donne le numéro qu’il a composé en comprenant vite qu’il s’agit d’une erreur : il cherchait les abonnés absents.
Il a alors commencé à me baratiner gentiment : « Vous habitez chez vos parents ? ». Un petit oui timide est la seule information qu’il a obtenue de moi ce jour-là. J’étais muette comme une carpe.
Le lendemain, le téléphone sonne et à ma grande surprise, c’est à nouveau Jean. Cette fois-là, je réponds quand même à quelques petites questions, au détour d’un compliment sur ma voix qu’il trouve jolie. Il m’explique qu’il est photographe et qu’il aimerait me photographier. Ma mère, encore elle ! m’a toujours dit de me méfier des photographes. Tous des satyres, bien sûr ! J’ ai donc refusé en lui disant que j’avais 35 ans, que j’étais petite, grosse et pas du tout photogénique. Loin de se démonter il a renchéri sur un : « eh bien moi, j’ai 75 ans et une jambe de bois ! ».
C’est ainsi qu’il a obtenu notre premier rendez-vous devant le monument aux morts du XVè. Je savais que je ne prenais pas beaucoup de risques. De ma fenêtre, je pouvais voir la statue et décider de ne pas descendre si l’homme ne m’inspirait pas. Mais je suis descendue. Avec mes lunettes noires à la Greta
 

Léna, séance photo le jour de leur premier rendez-vous
Garbo, ma jolie robe qui marquait ma taille très fine, il a vu arriver une toute jeune femme, grande, blonde, très mince, bien loin de la description que j’avais pu lui faire de moi. Il était médusé lorsqu’en me plantant devant lui, je lui ai dit simplement :
« c’est moi ! ».
Nous nous sommes dirigés doucement vers le Champs de Mars. Pleine encore des a priori de ma mère, j’ai fini par lui demander s’il avait vraiment une pellicule dans son appareil. Furieux que je puisse en douter, il a jeté toutes les pellicules qu’il venait d’acheter. Très vite, les peurs et les fantasmes maternels se sont envolés. Il me faisait tellement rire. Son charme agissait et je me sentais bien.

Port-Mignon et Cochon Joli

Ma joie fut de courte durée. Quelques jours plus tard, je dus remplacer au pied levé une monitrice de colonie de vacances russe partie brusquement en laissant seuls les enfants.
Bien sûr, je n’en avais pas du tout envie et je me suis retrouvée, la mort dans l’âme, à Port-Mignon (Nièvre). Nous avons alors commencé une magnifique relation épistolaire. Jean m’écrivait sur tout ce qu’il trouvait, des morceaux de nappes, des bouts de papier. Il me faisait des dessins accompagnés de très jolis textes. Il écrivait si bien et avec tant d’humour. Il les envoyait à l’adresse de Cochon Jolie au lieu de Port-Mignon ! C’était sa signature. À chaque fois, le facteur barrait et remettait la bonne adresse. Cochon jolie ! Le courrier arrivait toujours ! J’avais une folle envie de le revoir vite. Une fois la colonie terminée, je suis partie passer quelques jours de vacances en Suisse.
Avant de rentrer à Paris, nous avions convenu de nous retrouver à Dijon pour notre premier week-end en amoureux. J’étais encore si jeune, mais avec lui je me sentais parfaitement en confiance. Il me disait que j’étais belle, moi qui avait toujours entendu dire le contraire. Je me sentais désirée. J’existais ! J’ai compris à ce moment-là à quel point l’amour peut rendre heureux et qu’il fallait le protéger comme un trésor pour que rien, ni personne ne le détruise, surtout pas ma mère. Elle sait si bien salir les jolies choses de la vie.

Laissez-moi vivre ma vie

Après un an de mensonges et de cachotteries, nous sommes partis en vacances à Trouville découvrir si nous étions vraiment faits l’un pour l’autre. J’ai inventé des vacances quelconques avec une copine. Au retour, nous avions décidé de vivre ensemble.
Je suis rentrée à la maison sans mes bagages, laissés chez Jean. Je pensais ma mère en vacances. Mais elle était là. J’ai inventé un mensonge de plus pour justifier l’absence de valises et la pressait de partir le lendemain avec mon frère
 

Au retour de Trouville, Jean et Léna décident de vivre ensemble
et ma sœur. Puis, j’ai écrit deux lettres, l’une pour mon père et l’autre pour ma mère. Je leur demandais de me laisser vivre ma vie, de ne pas s’occuper de moi, sans leur dire toutefois que je partais pour un homme. J’avais très peur qu’elle casse tout.
Elle pouvait être tellement destructrice. Je crois qu’elle ne supportait pas les gens heureux.

Nous nous sommes donc installés dans le petit appartement de Jean, avenue Emile Zola, où j’habite toujours. Personne ne croyait à cette histoire. Nos amis ne donnaient pas 15 jours à notre couple. Natacha est née 3 ans plus tard. Nous avons vécu 25 ans d’amour, de drôlerie, de tendresse, d’admiration et de respect l’un pour l’autre. D’engueulades aussi, comme dans tous les couples.


À sa mort, Jean m’a fait une magnifique déclaration : « Nous avons fait un bout de route ensemble. Merci, il a été merveilleux ». Il avait 32 ans de plus que moi.
 


Jean et Léna à la Gonfrière, leur maison en Normandie

 
Natacha et ses parents