"Une histoire d'amour
à l'origine du peuple tchouktche
A Cap Galets sur les rives de l'actuelle
mer des Tchouktches vivait il y a fort longtemps Naou, une
belle jeune fille aux longs cheveux noirs. Dans ce pays
de glace, elle profitait du renouveau de l'été
pour manger des baies, courir dans la taïga, parler
avec les animaux, dont elle connaissait le langage. Elle
ne voyait aucune différence entre elle, eux, les
pierres, les oiseaux ou le vent.
Depuis quelques temps, elle avait pris l'habitude de se
rendre tous les matins sur le rivage pour regarder un étrange
arc-en-ciel, qui se rapprochait d'elle de jour en jour.
Cet arc-en-ciel, jeu du soleil dans le jet d'eau d'une baleine,
l'intriguait et l'attirait vivement. Il éveillait
en elle un étrange sentiment de différence,
d'impatience et de manque.
Le matin, la venue de la baleine était source de
bonheur. Mais quelle tristesse de la voir disparaître
tous les soirs et de ne pouvoir la toucher. Un jour, devant
ses yeux ébahis, la baleine se transforma en un beau
jeune homme. Elle le nomma Réou, en souvenir du bruit
du jet d'eau (...).
La rencontre de Naou et Réou
Il était tout ce qu'elle attendait,
ce qui lui manquait. Ils ne se séparaient que le
soir, lorsque Réou retournait dans les eaux sombres,
sous peine de garder à tout jamais sa forme humaine.
Leur bonheur fut immense jusqu'au jour où les premiers
blocs de glace arrivèrent. Les prémices de
l'hiver annonçaient leur prochaine séparation.
Naou craignait que Réou ne la quitte pour partir
avec les siens vers des eaux plus douces.
Alors que la baie était presque recouverte de glace,
Réou annonça à Naou qu'il restait avec
elle et qu'ils vivraient tous les deux commes des hommes
(...). Les débuts furent difficiles. Il fallut se
protéger du froid, chasser pour manger. Mais ils
surmontèrent toutes les difficultés.
Les descendants de Naou et Réou
Naou donna naissance à deux
baleines. Nourries au sein, comme si elles avaient été
de petits hommes, les petites baleines grandissaient dans
la baie entre leurs deux familles, baleine et homme. Puis
une multitude d'autres enfants vinrent au monde. Le nombre
de iarangue (tentes en peaux) grandissait autour de celle
de Naou et Réou.
Le travail était rude, mais la chasse et la pêche
étaient toujours bonnes et les réserves d'hiver
suffisantes. Les enfants et les petits enfants grandissaient
en bonne santé. Chaque été était
une véritable fête à l'arrivée
des baleines (...).
Réou mourut à un âge très avancé.
Naou vécut longtemps, très longtemps racontant
aux enfants de ses petits enfants et à de nombreuses
autres générations, comment la plus belle
manifestation de la nature, le Grand Amour, avait permis
l'union d'une femme et d'une baleine et la naissance du
peuple Tchouktche (...). "
D'après "Les
contes de la Tchoukotka"
de Iouri Rytkéou, écrivain tchouktche.
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