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Rencontre : Galina Vladimirovna Inokienko, femme de la Kolyma Les Évènes, un peuple en voie de disparition Varia AMANATOVA Augustina FILIPPOVA Gilles ELKAÏM, sur les traces des peuples du Grand Nord sibérien
 
Haute couture et tradition
Au pays des glaces, Augustina Filippova, s’inspirant des vêtements traditionnels de son pays, crée des robes de conte de fées. Son talent et son imagination donnent le jour à de véritables oeuvres d’art.
Nous la rencontrons dans son atelier de Iakoutsk.




Regards de femmes : Vous revenez de Paris. Pourquoi ce voyage ?

Augustina Filippova : Le gouvernement iakoute était invité à Strabourg puis à Paris - au siège de l’Unesco - à l’occasion des journées de la Iakoutie. Une délégation de 146 personnes a participé à ce déplacement afin de créer des liens économiques et culturels avec la France. C’était l’occasion de faire connaîre notre région, son potentiel économique et sa richesse culturelle. En tant que styliste jouissant d’une certaine notoriété j’ai été invitée à présenter mes modèles, qui reflètent la tradition iakoute.
 
Mannequin

Rdf : Vous mélangez tradition et modernité dans vos créations. D’où vous vient votre inspiration ?
A. Filippova : Je m’inspire des vêtements traditionnels iakoutes. Par exemple, autrefois, les jeunes fiancées portaient le jour de leur mariage une succession de tenues. Elles mettaient d’abord des pantalons de fourrure qu’elles ornaient de ceintures en argent et en perles de porcelaine venues de Chine. Par-dessus, elles revêtaient une première robe, toujours en fourrure ou en feutre, et toujours recouverte de perles et d’argent. Par-dessus encore, elle mettaient un gros manteau d’hiver qu’elles recouvraient de leur plus belle parure de bijoux. Elles ornaient leur tête d’une coiffe simple, puis d’une coiffe d’hiver très haute, le plus souvent en fourrure de zibeline.
On peut s’étonner que ces femmes aient orné leur parure d’argent plutôt que d’or. Mais traditionnellement l’argent, de couleur blanche, symbolise la protection. Il éloignera les mauvais esprits du couple et le protègera durant toute sa vie.
Les costumes pesaient jusqu’à 30 kg et se transmettaient de génération en génération. Si cet amoncellement de vêtements peut surprendre, il faut rappeler qu’ici les températures descendent jusqu’à – 60° et que la jeune épouse devait parfois faire un long trajet en traîneau pour rejoindre la famille de son mari.
Ce sont ces traditions qui inspirent mes créations. Je pars de chaque pièce originale que je modernise ensuite en laissant libre cours à mon imagination.
 

Augustina
 
 
Rdf : Avez-vous suivi une formation de styliste?
A. Filippova : Non. J’ai toujours adoré coudre et dessiner. Et j’ai toujours eu beaucoup d’imagination. Petite, je racontais des histoires et les dessinais pour mes amies. Puis, à vingt ans, je suis allée étudier à l’institut culturel de Iakoutsk en me spécialisant dans le théâtre traditionnel. J’ai commencé à travailler comme régisseuse et costumière au théâtre d’Amga (près de Iakoustk). J’ai également illustré des livres de mode et de danse. Puis, comme une suite logique, je me suis tournée vers le stylisme en 1996. L’année suivante, j’ai ouvert une section de stylisme à la faculté de philologie de Iakoutsk.



< Gravure représentant le costume de mariage traditionnel
 
Exemples de créations et détails de robes

     
 
Rdf : Travaillez-vous seule?
A. Filippova : Non, j’ai avec moi une équipe de couturières et fais également travailler les étudiants, qui doivent apprendre les techniques traditionnelles de broderie et de dessin. Le nombre de personnes qui m’aident varie d’un costume à l’autre. Le plus simple prend à lui seul un mois de labeur car j’utilise beaucoup les techniques de broderie de perles multicolores sur les tissus précieux. Tout est fait à la main, ce qui représente un travail énorme. La plus grande pièce que j’ai réalisée est le costume de Chyskhaan (personnage symbolisant le froid), commandé pour le festival du froid qui a lieu au mois de mars. L’idée était que notre Chyskhann accueille en Iakoutie “Ded Moroz” (Père Noël russe) et Santa Claus. Il a fallu six mois et vingt personnes pour le concevoir.
 
 
 
L’atelier et les couturières

 
Rdf : Quelle est votre clientèle?
A. Filippova : Je travaille uniquement à la demande. Je n’ai pas de boutique. Ce sont des particuliers qui désirent des tenues de mariage ou de soirée. J’exécute également des commandes pour des théâtres, la télévision et parfois des collectionneurs. Je crée des collections que je montre lors de concours ou de défilés. Ainsi, en France, j’ai présenté mon travail au cours du festival du film russe de Honfleur ainsi qu’au festival de Cannes. Je participe également au salon de la mode de Moscou et suis très fière qu’un des plus grands stylistes russes, Slava Zaïtsev, parraine ma démarche depuis le début.
 
Chyskhan

Table de l’atelier

Rdf : Vos robes ressemblent à des allégories ou parraissent sortir de contes de fées. Portent-elles un message ?
A. Filippova : Toutes racontent une histoire. De la simple robe d’automne qui peut se porter de différentes façons à cette autre qui symbolise la Terre. Elle montre les montagnes et les gravures rupestres que l’on peut trouver en Iakoutie. On peut y voir les mamouths apparaître comme s’ils s’incrustaient dans la glace. Les bandes verticales représentent les siècles. Les breloques qui pendent du crin de cheval sont le symbole des anciens et des mamouths pris dans la glace. Ces statuettes cousues au vêtement sont faites en os de mamouth.
 
Rdf : Pensez-vous à la relève?
A. Filippova : J’ai deux enfants dont une fille qui m’aide et qui commence elle aussi a créer des vêtements. Comme moi, elle adore dessiner depuis sa plus tendre enfance. Les patrons qui sont sur cette table représentent l’ébauche de son premier modèle. J’espère qu’elle suivra le chemin que j’ai commencé à tracer !
 
   

La robe de la Terre