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Rencontre
: Galina
Vladimirovna Inokienko, femme de la Kolyma
Les Évènes,
un peuple en voie de disparition
Varia
AMANATOVA
Augustina
FILIPPOVA
Gilles ELKAÏM, sur les traces des peuples du Grand Nord
sibérien |
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Les
Évènes, un peuple en voie de disparition
Les Évènes, « petit peuple »
de l’Extrême-Orient russe, cherchent depuis
plusieurs années à retrouver leur identité
et à sauver leur culture de l’oubli pendant
qu’il en est encore temps. Zinaïda Vladimirovna
se bat pour faire revivre la culture évène,
au sein de l'association des petits peuples de Russie dont
elle est la représentante pour l'oblast de Magadan.
Elle nous raconte son combat et ses espoirs.
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| Tchina
Morotova
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Iourte évène |
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Rdf
: Les Évènes font partie de ce que
l’on appelle les «petits peuples »
du Nord. Qui sont-ils exactement?
On appelle « petit peuples», les groupes
qui comptent moins de 50 000 représentants.
Ce n’est pas un terme péjoratif ni
un jugement de valeur, bien sûr. Selon le
dernier recensement de 2002, il y a 19 071 Évènes,
dont 2 527 dans la région de Magadan.
Les Évènes sont un peuple d’origine
tataro-mongole, venu dans le Nord vers le XIe siècle
pour fuir les luttes entre les différents
khanats (pays ou territoire soumis à la juridiction
d’un khan) qui existaient alors en Sibérie.
Ils se partagent en trois groupes. Ceux du bord
de mer qui vivent de la pêche et nomadisent
le long des cours d’eau, ceux de la taïga
qui vivent de l’élevage de rennes et
ceux de la toundra qui vivent de l’élevage
de rennes et de la chasse. Le renne était
leur animal sacré. Il leur servait de moyen
de transport et de nourriture. Son cuir était
utilisé pour les vêtements et l'habitat.
Par – 60 ° C, seule la peau de cet animal
est suffisamment chaude. Les Évènes
portaient une première combinaison, les poils
côté intérieur, et une combinaison
supplémentaire, poils côté extérieur.
Leurs iourtes en forme de tente (à ne pas
confondre avec les iarangues tchouktches ou les
ghers mongoles) étaient couvertes de feutre
et de peaux de rennes. A l’intérieur,
chaque emplacement avaient une fonction propre:
cuisine, réserve, salle commune, etc. Seule
la couche des parents était isolée
par un rideau en peau. |
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| Rdf
: Comment était organisée leur société
?
Chaque famille ou clan avait un territoire défini
sur lequel ses membres nomadisaient. Ils connaissaient
les endroits où trouver les bons pâturages,
les eaux poissonneuses et la bonne neige. Les territoires
n’étaient pas physiquement délimités,
mais tous en connaissaient les frontières.
Au sein d’un clan existaient rarement des
rapports de richesse. Si un membre était
pauvre, toute la famille l'était et inversement.
La vie dépendait trop des aléas du
climat et du travail de tous.
Animistes, ils priaient les dieux de l’eau,
de l’air et du feu. Il y avait des chamans
guérisseurs ou conseillers. Mais les anciens
enseignaient également aux jeunes générations
les us et coutumes du groupe et les dangers de la
taïga. Nous n’avions pas d’écriture.
Tout se transmettait oralement de génération
en génération à travers des
contes et des chansons.
Les relations entre les différentes familles
étaient fréquentes, pour faire du
troc et pour organiser les mariages. Les rencontres,
arrangées en hiver entre les parents, avaient
lieu au début de l’été,
lors de notre ancien nouvel an ou lors de fêtes,
telle la fête du premier poisson ou des jeunes
rennes.
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| Cérémonie
du feu |
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Rdf : Justement, comment se
passaient les mariages ?
Les mariages étaient plus ou moins organisés.
Comme je viens de le dire, les familles se concertaient
pendant l’hiver. Mais un jeune homme pouvait
aussi faire la cour à la jeune fille de son
choix. Tout se passait pendant les jeux des fêtes
de l’été. L’homme devait
prouver sa force, son habileté, réaliser
des prouesses à la chasse et à la pêche,
garanties de la prospérité d’un
ménage. La femme, quant à elle, montrait
ses talents de couturière, de cuisinière
et de future maîtresse de maison.
Une légende existe à propos de ces fêtes.
Un groupe de chasseurs voulait montrer son savoir-faire.
L’un d’entre eux affirmait savoir retirer
un oeuf sous une poule qui couve. Personne ne le croyait.
Sous le regard attentif de toute l’assistance,
il attrapa tout doucement l'œuf, sans que la
poule ne bronche. Tous s’exclamèrent
lorsqu'un autre chasseur brandit bien haut le fruit
de son exploit. Pendant que le premier prenait l’œuf,
il lui avait décousu sa semelle de chaussure
sans qu’il s’en soit rendu compte ! Voila
un bel exemple de la ruse et de l'agilité de
ces hommes ! |
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| Danse du bâton |
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Rdf : Les
femmes pouvaient-elle aussi choisir leur prétendant
?
Elles étaient malignes. Si un homme ne leur
plaisait pas, elles s’arrangeaient pour l’écarter.
Parmi les différentes coutumes, les femmes
brodaient un petit objet décoratif que les
prétendants devaient ensuite découdre
le plus rapidement possible à la main. Si l'un
d'eux lui plaisait, la jeune fille utilisait un fil
court et lâche. En revanche, s’il ne lui
plaisait pas, elle le cousait si serré qu’il
était presque impossible de le défaire.
C’était une façon délicate
d’éconduire un admirateur.
Même chose pour la nuit de noces. Les femmes
portaient une sorte de culotte, fermée avec
des boutons qu’elles cousaient elles-mêmes.
Le mari devait montrer cette culotte défaite,
signe que le mariage avait bien été
consommé. S'il ne lui plaisait pas tant que
ça, la jeune épouse cousait une culotte
très difficile à défaire. Mais
s’il lui plaisait, elle la cousait en conséquence
et l’aidait même à l’enlever.
De façon générale, les femmes
refusaient rarement un prétendant. Il fallait
se marier tôt car à 20 ans elles étaient
considérées comme vieilles. |
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| Jeune
fille évène |

Quelques bijoux
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Rdf
: On nous a vanté la beauté des femmes
évènes. Qu’ont-elles de plus que
les autres ?
Elles étaient effectivement très belles
et se faisaient même enlever par des Tchouktches
ou des Koriaks.
Dans les années 40, des chercheurs ont qualifié
les Évènes de « françaises
». Très élégantes et coquettes,
elles possédaient de nombreuses tenues, toutes
décorées de perles et d’ornements
métalliques. Et ce n’était pas
uniquement lié à la richesse de la famille.
Elles étaient de façon générale
très féminines. Les ornements s’entrechoquaient
et donnaient une jolie mélodie. Un homme pouvait
reconnaître sa bien-aimée au son de ses
bijoux.
Rdf : Depuis quand la
culture évène est-elle en voie de disparition
?
La russification a commencé sous Pierre 1er
et de façon pacifique. Il n’y a pas eu
de massacres comme pour les Indiens d’Amérique,
par exemple. Les missionnaires arrivaient par la mer.
Ils se mariaient avec des Évènes et
les évangélisaient. Les Évènes
se convertissaient alors au christianisme. D’ailleurs,
on peut remarquer un phénomène assez
intéressant : de nos jours, les Évènes
du bord de mer portent des noms russes. Plus on s’éloigne
du littoral, plus on trouve de familles qui ont conservé
leur nom d’origine. Les missionnaires ne s’éloignaient
guère à l’intérieur des
terres. |
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| Les Évènes
ne sont guère politisés ni enclins à
la vie citadine. Ils ont résisté à
la vie moderne jusqu’au milieu du XXe siècle.
Ils vivaient dans et de la taïga. Lorsque, sous
Staline, la scolarisation est devenue obligatoire et
que le système de l’internat s’est
répandu, l’assimilation a été
difficile mais assez rapide. Un alphabet a été
créé dans les années 30 et a permis
l'édition de manuels scolaires en langue évène.
De jeunes professeurs bilingues étaient envoyés
dans les internats des régions les plus reculées
pour enseigner le russe. |
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Rdf
: En quoi l’assimilation a-t-elle été
difficile ?
Nos modes de vie étaient radicalement
différents, jusque dans les habitudes
alimentaires. Les Évènes se nourrissaient
de viande de renne et de poisson fumé
ou séché, réduit en farine.
Nous utilisions cette farine très vitaminée
été comme hiver. Nous la mélangions
avec des herbes, des baies et de la graisse.
Je me souviens que lorsque, petite, je suis
entrée à l’internat, nous
étions obligés de boire un verre
de lait tous les jours, pour lutter contre la
tuberculose. Cela me rendait malade. Nous ne
mangions jamais de produits laitiers. Nous ne
les digérons pas. Le lait de renne ne
servait que pour les nourrissons dont la mère
ne pouvait plus allaiter et nous n’avions
ni vache, ni jument.
Depuis, nous avons perdu l’habitude de
vivre dans des conditions extrêmes. Nous
dormions dans des iourtes dont la température
était négative. Les hommes marchaient
en moyenne 45 km par jour. Nous sommes passés
à une vie sédentaire, confortable.
Nous avons attrapé des affections telles
que les rhumatismes, les maladies cardio-vasculaires,
etc. Sans parler des dégâts causés
par l’alcool. Les peuples du Nord n’ont
aucune immunité. Nous ne buvions pas
du tout d’alcool. Ce sont les Russes qui
nous ont apporté la vodka.
La mortalité infantile était importante.
Ma grand-mère a eu 12 enfants. Trois
seulement ont survécu. Seuls les plus
forts résistaient et vivaient assez longtemps
pour le Nord. Mon arrière-grand-père
est mort à 103 ans ! |
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Futur éleveur
de rennes
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Petit musée
à Ola
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Rdf : Quelles
actions menez-vous au sein de l’association
des petits peuples de Russie ?
À l’heure actuelle, nous sommes
de moins en moins nombreux à parler notre
langue maternelle, à connaître
notre culture et malheureusement, il n’y
a plus d’enseignement en langue évène.
Nous travaillons aujourd'hui en collaboration
avec l’université de Magadan. Beaucoup
de jeunes ne savent rien des premiers habitants
du Nord et ne soupçonnent même
pas la richesse culturelle de leur région.
Outre l’enseignement des langues (nous
ne sommes pas les seuls concernés par
ce problème), nous voulons créer
pour les étudiants des cours sur l’histoire
des peuples du Nord. Il faut pousser les jeunes
à s’intéresser à
ces questions. Nous avons également donné
des cycles de conférences qui ont soulevé
beaucoup d’enthousiasme.
La culture évène revit un peu
également grâce à de jeunes
écrivains, telle Tchina Motorova qui
écrit de magnifiques contes, inspirés
de la vie de nos ancêtres. Elle travaille
beaucoup avec les jeunes enfants de la région
et leur enseigne les danses et les chants traditionnels.
Avec eux, elle a également créé
chez elle un petit musée des objets de
la vie quotidienne.
Nous aimerions aussi faire revivre l’élevage
traditionnel de rennes dans la province de Ola
(à 40 km de Magadan). Mais cela coûte
extrêmement cher et surtout, nous rencontrons
de fortes oppositions à cause du potentiel
minier de la région.
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Rdf
: Y a t-il une
prise de conscience nationale de l’importance
de la sauvegarde de votre peuple et des petits
peuples en général ?
Oui, de plus en plus et même au niveau
international. La chute du rideau de fer nous
a permis de communiquer avec d’autres
peuples qui connaissent les mêmes problèmes
que nous. La "décennie des petits
peuples du monde" mise en place par les
Nations-Unies vient de prendre fin. Cela nous
a donné un bel élan et a permis
une prise de conscience de la multiplicité
des petits peuples, de l’importance de
les connaître et de les préserver.
Nous communiquons beaucoup avec d’autres
associations et universités dans le monde
pour trouver des moyens de sauvegarde et de
sensibilisation de l’opinion publique.
Heureusement, les mentalités changent.
Au Japon, par exemple, le sujet des Aïnous
(premiers habitants du Japon dont il reste quelques
représentants dans le nord du pays) était
tabou il y a encore 10 ans. Maintenant, on en
parle beaucoup plus librement. La préservation
des minorités ethniques est également
liée aux questions écologiques.
Comme nous, dans certaines parties de l’Alaska,
des peuples cherchent à se défendre
contre l’exploitation de leurs sols ou
de leurs rivières afin de conserver leur
mode de vie traditionnel.
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Un Évène
bien d’aujourd’hui
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Rdf : Concrètement,
de quoi avez-vous besoin aujourd’hui
?
Toutes les recherches ont un coût et
malheureusement, nous n’avons pas assez
de moyens financiers. Sans parler de grosses
sommes, une simple caméra nous serait
déjà très utile. Nous
allons souvent dans la région d’Evensk,
où demeurent beaucoup d’anciens.
Ne pas pouvoir filmer les chants, les contes,
les souvenirs d’enfance, les cérémonies,
leur histoire, c’est autant de témoignages
perdus !
Vous savez, nous réalisons bien que
notre peuple va disparaître. C’est
inéluctable. Nous nous devons de créer
une banque de données pendant qu’il
en est encore temps. Nous ne voulons pas tomber
dans l’oubli.
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