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Reportage : Magadan, visite guidée Yssyakh, l’âme de la Iakoutie Le cirque de Iakoutie
       
Reportage publié le 22 08 05

Yssyakh, l’âme de la Iakoutie

Réduites à leur minimum sous le régime de l’Union soviétique, les traditions iakoutes ressurgissent avec force depuis 10 ans. Les vêtements traditionnels ressortent des placards, les chants et la musique revivent ouvertement. Du plus petit village jusqu’à la capitale, pour rien au monde les Iakoutes ne manqueraient ce rendez-vous avec le Soleil, la plus grande célébration traditionnelle iakoute.

Bonne année ! Que les esprits du Soleil, de l’air, du feu et de la Terre vous protègent et vous apportent santé, bonheur et prospérité ! Nous sommes le 21 juin, jour de l’yssyakh, premier jour de l’été et ancien nouvel an iakoute. Il est 11 h 00. À pied, à cheval, en bus, en voiture, vêtus de robes ou de costumes traditionnels chamarés, brodés de perles ou agrémentés de fourrure, les cheveux
cerclés de coiffes en argent ou en bois, hommes et femmes arrivent de toutes parts, les paniers chargés de victuailles. L’air joyeux et décontracté, ils s’installent dans le grand champ spécialement réservé à la fête, aux abords des villes et des villages. Après huit mois d’un hiver long et rigoureux et avant les durs travaux de l’été pour préparer le prochain hivernage (foin pour les bêtes, cueillette de baies et de champignons, jardin potager…), tous s’apprêtent à célébrer pendant deux jours l’arrivée du Soleil.
         
Le poulain, mets de choix
Chacun s’installe sur le bout de terrain qui lui a été attribué selon sa province ou sa ville d’origine et y dresse une tente aux couleurs chatoyantes. On pourra venir y déposer ses affaires, se changer ou se reposer. Près d’un serguet, sur une belle table en bois ou une jolie nappe à même le sol, les femmes déposent les tchorons, grands pots en bois sculpté dans lesquel on verse le koumiss (lait de jument fermenté), la boisson nationale. Autour du tchoron sont posés d’autres mets délicats et raffinés, essentiellement à base de poulain : brochettes, estomac grillé ou préparé en soupe, langue, boudin (le sang de poulain est blanc). On trouve aussi du salaamat, préparation à base de farine, de beurre et de crème fraîche ; des poissons rares tels l’esturgeon, dont la pêche est sévèrement contrôlée ; des pirozhkis ; des oladis (blinis) ; des gauffres et mille sortes de confitures de baies. Une vraie table de fête !
 
     
Esprit du feu, donne-nous ta force et ton énergie !
Midi, la cérémonie va commencer. Tout le monde se regroupe autour du foyer spécialement préparé pour le rituel. Un homme, chaman ou fin connaisseur des traditions, appelé algystchyt, entame des incantations. Il porte un vêtement de fourrure blanche symbolisant le cheval et tient à la main un grand chasse-mouches en crin de cheval qui doit le protéger des esprits malfaisants. L’algystchyt invoque les esprits de la nature en allumant le feu. Il leur offre du crin de cheval, l’animal sacré des Iakoutes, du koumiss et des oladis, afin qu’ils apportent aux hommes chaleur, protection et bienfaits. Le koumiss est béni puis, une fois rempli des bonnes énergies des esprits de la nature, partagé entre tous.
Soudain un personnage vêtu de noir surgit de nulle part et entame une danse endiablée. C’est l’esprit du mal, venu du monde d’en bas. Suivi de près par un autre, vêtu de blanc, symbole du bien, venu du monde d’en haut.
         
Le couple s’affronte, lorsqu’un guerrier à cheval se lance dans la bataille. C’est l’Homme, représentant le monde du milieu, notre Terre, et qui vaincra le mal. La nature peut s’épanouir et exploser de vie. Des jeunes femmes sveltes, des petites filles vêtues de robes diaphanes et délicates improvisent des danses et font sonner des clochettes, symboles de l’esprit du bien, en un véritable hymne à la nature. Cette année est particulière. On rappelle qu’il y a 65 ans, le peuple apprenait la déclaration de la deuxième guerre mondiale le jour même de l’yssyakh. Suit un hommage aux vétérans et à la liberté. La joie éclate sur tous les visages. Le bien l’a emporté sur le mal comme il est écrit dans l’Olonkho, la bible des Iakoutes. Tout est dit dans ce grand livre de la vie, transmis oralement de génération en génération depuis des siècles : la formation du monde, la beauté de la nature, les grandes épopées héroïques.
         
 
Banquet et compétitions en tous genres
Le banquet commence. Par petits groupes ou par grandes tablées, chacun s’installe pour déguster les plats traditionnels. Koumiss, vodka et bière coulent à flots. Vestige des temps soviétiques, les toasts, discours et hommages s’enchaînent tout au long du repas. En fin de journée, les babouchkas (grand-mères) s’assoient sur un banc pour, comme des adolescentes, se chuchoter à l’oreille les derniers potins. Les hommes, arborant fièrement sur leur poitrine une palette de médailles, observent la jeunesse en train de courir et de s’amuser.
Sur une estrade, des chanteurs viennent présenter leur répertoire, moderne ou traditionnel. D’autres dansent ou jouent du khomous (instrument de musique traditionnels).
L’heure est à la joie, à la détente et au sport. Autrefois, la fête de l’yssyakh jouait

un rôle extrêmement important, permettant aux familles des différents villages de la province de se retrouver, de se donner des nouvelles et d’organiser les mariages. Et aux jeunes, calfeutrés tout l’hiver dans les maisons, de s’affronter lors de joutes sportives.
Les hommes, mais aussi les femmes pour certaines disciplines (escrime au bâton, course à pied), s’affrontent tout l’après-midi dans une ambiance bon enfant. Tout le monde assiste avec passion à la lutte - sport national -, aux jeux de bâton, à la course à pied, aux sauts et aux courses de chevaux. Tous les âges se défient pour la plus grande fierté des familles. Les enfants gagnent de l’argent. Les adultes un magnifique os de poulain, enrobé de sa chair tant appréciée.
Se succèdent également des concours de cuisine, de chants traditionnels, de vêtements nationaux et de khomous.
         
Rendez-vous avec le Soleil
La fin de la journée approche. Il fait encore grand jour. Les moustiques envahissent le champ. On ressert les restes du déjeuner. Puis on danse en plein air au son de l’accordéon avant de rejoindre la salle des fêtes où jeunes et vieux se déhanchent sur des musiques plus actuelles.
Une heure du matin. Le soleil vient à peine de disparaître. Personne ne songe à aller se coucher car un moment crucial arrive : le rendez-vous avec le Soleil. 3 h 30 : à l’horizon, l’aube pointe. Le ciel se teinte de rouge. L’algystchyt allume à nouveau le feu, puis demande à l’esprit du Soleil d’apporter au peuple iakoute toutes ses énergies positives. La foule se tait, les bras tendus vers le Soleil, les yeux parfois fermés. Chacun écoute les incantations du chaman et ses bénédictions (toïouks), s’imprègnant de cette chaleur qui monte, de ce feu immense qui les envahit, de cette vie qui renaît en eux et leur redonne énergie et vitalité pour l’année entière. Un nouveau souffle pour l’hiver froid et rigoureux qui réapparaîtra bientôt. De longues minutes passent. Quel silence ! Le temps est suspendu : c’est la rencontre avec le Soleil !
 

Osooukhoï : la ronde du temps et de la vie
Alors toute l’assemblée se prend la main et entame une ronde appelée osooukhoï. Cette ronde symbolise l’anneau de la vie. Les danseurs tournent en suivant la marche du soleil. Ils décrivent le tourbillon du temps et de l’espace et se transmettent les uns aux autres l’énergie positive du Soleil. Un meneur, chanteur aguerri d’Olonkho, improvise une litanie qui peut durer des heures. Il décrit poétiquement les beautés de la nature, de l’homme et de ses sentiments ou de ses pensées les plus profondes et les plus belles. La foule reprend avec lui chacune de ses paroles. Comme dans une transe collective, le meneur donne le rythme de la danse, alternance de mouvements lents et rapides. Le cercle s’agrandit et accueille en son centre une multitude d’autres cercles. Imbrication de rythmes et de paroles différentes mais unis par un seul sentiment, la célébration du soleil et de la nature.

Si autrefois cette danse était pratiquée par tous et durait des heures voire des journées ou des nuits entières, aujourd’hui, la pratique de l’osooukhoï est un peu moins fervente. Cela ne fait que quelques années que les traditions iakoutes réapparaissent. La génération éduquée sous l’Union soviétique a encore du mal à se réapproprier des traditions qu’elle connaît mal. Beaucoup espèrent que la jeunesse, mieux imprégnée de ces coutumes, retrouvera le chemin de cette danse de vie et l’enthousiasme de leurs ancêtres pour de nouvelles rencontres avec le Soleil.